29/01/10

LA NEVROSE, LE POINT FOCAL, ET LA VIE BIEN MENEE.


Contraintes psychologiques, contraintes de focalisation.

Si la philosophie qui émane d'un sujet se doit d'être cohérente vis à vis de celui-ci, si on part du principe qu'une certaine philosophie est corrélative au sujet qui la produit, on devrait en toute logique attendre de cette philosophie une certaine intégrité, représentative de celle de celui qui la produit. Dans une telle perspective devrait se distinguer en chaque philosophie une problématique fondamentale, élaborée autour d'une problématique plus intime : celle qui hante et conditionne la vie du penseur en question. On pourrait parler, ici et pour lui, d'une mise en problème de sa propre vie autour de laquelle s'organisent les choix particuliers, les idées qui les sous-tendent. La problématique sous entend un point focal : elle est l'expression sous forme de problème d'une tendance en vue d'un désiré. Elle détermine, dans la durée, une mise en perspective.

Appliquée à l'existence d'un sujet nécessairement ancré dans la temporalité, cette expression pourrait se dire ainsi : «quelle va être la difficulté principale que je vais rencontrer si un tel désiré s'impose à moi, et que je me donne comme but d'atteindre ce désiré là ?». Nous reconnaissons ici le schéma de la névrose, considérée comme ce qui empêche subrepticement d'être et d'agir conformément à son désiré conscient. La névrose est le principe intérieur de l'aliénation du sujet : aliénation d'un sujet confronté à son inconscient. Or, le combat auquel le sujet est censé être confronté au quotidien en vue de son auto-libération lui donne des indications sur le «vers quoi je ne veux pas aller», le «celui que je ne veux pas être», donc, par réflexivité, là où il veut aller, ce qu'il veut être : de la névrose tout comme de l'affirmation d'un point focal propre naît toute une série de malaises qui ne sont rien d'autre que les signes d'une fausse route, d'une ipséité-adversité intérieure ou extérieure que l'individu éprouve lors de certains choix. Soit une perdition, soit le risque d'une perdition, comme conséquence d'un choix non conforme.

C'est ici que contraintes liées à la névrose et contraintes liées au cheminement vers un point focal se distinguent : la névrose se dissimule dans l'habituel, les contraintes de focalisation (on les appellera ainsi) surgissent lors d'un contact avec une nouveauté déconcertante. Si la première trouve ses déterminations dans l'intime traumatisant, la seconde se fonde en réaction à un contexte extérieur, donné au sujet sans négociation possible : son contexte social et historique de naissance. Ils donnent négativement des indications sur deux domaines distincts constitutifs de l'intégrité individuelle : l'intériorité du sujet pour les contraintes névrotiques, l'extériorité du sujet pour les contraintes de focalisation : à chaque fois que le sujet identifie quelque chose qui ne va pas, il précise et rétrécit le cadre de ce qui lui va. L'étude de ces deux types de contraintes doit donc se présenter à lui comme un moyen fiable de se positionner correctement et dynamiquement au sein de sa propre vie, de préciser au maximum le cadre de ce qui lui va. Il faudrait donc à ce titre penser à ouvrir, au même titre que des cabinets de psychologues, des cabinets de philosophes.
La thérapie, si tant est qu'on la considère psychologiquement, philosophiquement et positivement, c'est à dire non pas seulement comme tentative d'éradication des contraintes, mais comme reconnaissance et gestion de celles-ci en vue d'une vie bien menée, laissera apparaître cet ensemble de donnés contraignants non comme une serie de boulets accrochés au pied du sujet, mais comme meilleure boussole existentielle qui soit, conforme aux singularités de ce sujet, relative à son contexte, et dans laquelle il pourra découvrir la façon la plus adéquate d'actualiser sa personnalité singulière : s'ouvrir à la possibilité d'une rupture avec la vie aliénée pour devenir sujet, un sujet qui se sait dans son devenir le plus propre, le plus irréductiblement sien.

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