J.D. Salinger est mort ce jeudi 28 Janvier.
Romancier de l'adolescence, de ces rêves grandioses, de ces espoirs démesurés et de ces déceptions nécessaires. Ses trois grands livres (l'Attrape-Cœur, Franny et Zooey, Dressez haut la poutre maitresse charpentiers) et ses nouvelles torturées ( en particulier Teddy, la plus violente) posent tous le même constat d'une entrée dans le monde forcée de se reconnaître des erreurs auxquelles elle ne croit pas, de se désenchanter elle-même et d'épouser malgré sa singularité les formes si contraignantes de l'organisation sociale en présence. Adolescence enchantée seulement du point de vue de ceux qui n'y sont plus, et dont les exigences, courbées par la force du cours des choses, ont fini par épouser les formes d'un monde sans héros, sans ouvertures sur le grandiose, fade. Salinger était imbibé de cette idée qui veut que seul l'adolescent puisse être un héros. Porté par des espoirs qu'il pense réalistes, porté par une énergie sans faille ni doute, persuadé qu'il pourra, lui, grâce à cette démesure qui lui sert de propulseur, résister, ne pas courber, ne pas collaborer à ce modèle qui, étant depuis peu apte à le considérer dans ce qu'il a de scandaleux, le révulse, et menace d'écraser en lui sa singularité la plus sauvage, la plus personnelle, la plus créatrice.
Salinger vivait reclus depuis près de quarante ans, écrivait toujours mais ne publiait rien. Aujourd'hui, ces rapaces d'éditeurs, d'agents, de potentiellement ayant droits, tous ceux qui ont si bien su ouvrir à la négociation leur individualité pour tirer le meilleur parti de cet état de faits qui nous sert de monde se frottent déjà les mains à l'idée de publier les textes que Salinger a écrit durant ces décennies d'isolement.
A une époque où l'adolescent est perçu comme un âne inconstant et inconsistant, habité de rêves absurdes et grotesques, et où, conjointement, on l'utilise comme figure allégorique pour disqualifier toutes personnes qui défend d'autres façons de voir l'avenir que celle qui nous semble inéluctable, Salinger n'avait probablement pas ici de place où s'épanouir. Salinger était probablement d'une grande faiblesse, comme en atteste son acharnement à se couper du monde, mais d'une faiblesse lucide, qui vaudra toujours mieux qu'une faiblesse qui se soigne en sacrifiant l'intime qui l'habite aux desseins d'un monde qui marche sur la tête.


(petit précis tout à fait personnel me concernant)
RépondreSupprimerSalinger m'a marqué à plusieurs reprises dans ma jeune vie de jeune lecteur - jeune car j'ai lu l'Attrape Cœur à 16 ans, et jeune parce que finalement, ça ne fait que 6 ans...
D'une part, c'est l'un des premiers bouquins qui a vraiment marqué mon adolescence, alors que je ne prêtais pas une attention particulière à une quelconque forme de littérature. C'est toujours marrant de se dire que c'est peut être ça qui a lancé la machine : peut-être un jour devrais-je remercier quelqu'un à ce propos.
D'autre part, ça a marqué une période bien particulière de ma jeunesse, et c'est pour ça que je pense que j'ai lu ce livre vraiment "au bon moment". Une situation familiale plutôt agitée, des questionnements, des errances liées à l'adolescence : autant de bonnes raisons de lire l'Attrape Cœur. On peut dire que ce bouquin cristallise avec brio des émotions et un état d'esprit propre à ce moment-là.
Enfin, et c'est lié à sa mort, je ne pensais pas que cet événement fasse ressurgir autant de souvenirs. J'ai été plutôt surpris, et c'est probablement à cause de sa relative discrétion durant les dernières années (les miennes en tous cas) : c'est forcément troublant quand on apprend la mort d'un gars qui a éveillé une curiosité certaine et durable dans ce domaine.
J'ai probablement péroré sur une seule des nombreuses facettes du monsieur, mais, Dieu me tripote, ça reste quelque chose qui m'a profondément marqué.
À + frérot.